Un matin, je suis partie à la recherche du bonheur. On m’avait dit « Tu verras, il est beau, tout chaud, il enveloppe, il fait rire, il fait danser ». Mais lorsque mon amie Lili m’a dit « Tu verras, le bonheur est dans le pré », mon sang n’a fait qu’un tour. Oui, mais quel pré ? Il est dans un seul pré ? Drôle d’idée. Et les autres prés, du coup, ils n’ont pas droit au bonheur ? Et les forêts ? Et les enfants ? A cet instant, mon cœur s’est serré, j’ai ressenti une cruelle injustice. C’est pour cette raison que je suis partie à la recherche du bonheur : il fallait réparer cette injustice, il fallait du bonheur pour tous.
Je suis donc partie un matin. J’ai mis mon appareil photo dans mon sac à dos, car j’avais la ferme intention de prendre le bonheur en photo, pour pouvoir le montrer au monde entier. J’y ai mis aussi mon filet à papillons, celui que je m’étais acheté aux vacances dernières, mais qui n’avait jamais servi, les papillons volaient trop vite et dans tous les sens. Avec le filet à papillons, je m’étais donné la mission suprême d’attraper le bonheur et de le ramener à mes amis, à ceux qui avaient perdu leur sourire. Et peut-être même, qu’en trouvant le bonheur, je retrouverai leurs sourires et que je pourrais leur ramener par la même occasion. Ma tâche se compliquait, mais j’étais décidée.
Je me rappelle, je suis partie le lendemain de l’anniversaire de mon amie Anna. Et j’ai marché. J’ai marché des jours, des semaines. J’ai marché sur des routes qui me brûlaient les pieds l’été, enneigées et glissantes l’hiver. J’ai marché sur des chemins poussiéreux, rendus parfois boueux par la pluie, et qui salissaient mes chaussures rouges, celles que ma mami m’avait achetées à la foire de la Saint Martin. J’ai marché dans des sentiers bordés d’orties qui me piquaient les mollets. J’ai traversé des villages complètement déserts, j’ai traversé des villes bruyantes, des forêts aux arbres dont les branches étaient toutes tordues et qui me faisaient peur. J’ai traversé des ruisseaux qui ont mouillé ma robe. Et j’ai traversé des prés. Beaucoup de prés. Mais à chaque fois, c’était la même chose : dans les prés, il y avait des vaches, des moutons, des chevaux, des ânes aussi, mais pas le bonheur. Le bonheur n’était pas dans le pré. Mon amie Lili m’aurait menti ?
J’avais tellement marché que j’avais oublié qu’aujourd’hui était le jour de mon anniversaire. Et j’étais là, toute seule, assise sur une pierre au milieu d’un pré, loin de chez moi. Pas de gâteau, pas de cadeau. Et tout ça pour quoi ? Pour rien, je n’avais pas trouvé le bonheur. Je me suis mise à pleurer quand, soudain, est arrivé de nulle part, un petit lapin. Un beau petit lapin tout blanc, avec le bout de la queue noir. Il me tendit un paquet emballé dans un joli papier rouge et entouré d’un ruban doré. Comme j’hésitais (imaginez ! Un lapin qui vous fait un cadeau pour votre anniversaire !), il me mit le paquet sur les genoux et disparut sans même que je n’aie eu le temps de le remercier.
Au début, je ne savais pas quoi faire, je ne savais pas si je devais ouvrir le paquet. Mais ma curiosité était trop grande. Qu’y avait-il dans ce paquet ? Quel cadeau ce lapin m’avait-il fait ? Délicatement, j’ai dénoué le ruban doré, que j’ai mis dans ma poche. Il fera un très joli nœud dans mes cheveux. Ensuite, j’ai écarté doucement le papier rouge et j’ai enfin vu ce qu’il y avait dans le paquet. Quelle ne fut pas ma surprise ! Une paire de lunettes ! Une paire de lunettes ? Quelle drôle d’idée ! Je n’avais pas besoin de lunettes. En les regardant de plus près, j’ai vu qu’elles étaient rose avec des paillettes et avec une petite étoile à chaque coin. Elles étaient tellement belles que je les ai essayées tout de suite ….
Et là, quelle surprise ! Partout autour de moi il y avait des fleurs. Des fleurs de toutes les couleurs ! Et des abeilles ! Elles ne bourdonnaient pas, elles chantaient. Je me suis mise à chanter avec elles. Oh ! Et des papillons partout ! Du coup, je me suis mise à rire et à danser avec eux. Ils voletaient en tout sens comme si nous dansions ensemble. Les sauterelles sautaient devant moi, à chacun de mes pas.
Mais c’était ça, le bonheur ! On m’avait bien dit qu’il faisait rire et danser ! J’avais trouvé le bonheur. Il était bien dans le pré. Mais, était-il aussi dans le pré d’à côté ? J’ai vite ramassé mon sac à dos et je suis allée voir dans le pré d’à côté. Oui ! Il était là. C’était la même chose : partout des fleurs de toutes les couleurs, des abeilles qui chantaient, des papillons qui voletaient dans tous les sens. Et en plus, les agneaux qui nous accompagnaient avec un petit « bê » joyeux, en sautillant près de leurs mamans. Et le soleil qui brillait de mille feux ! De sa douce chaleur, il encourageait les jolies petites coccinelles à sortir de leurs cachettes et à grimper sur les herbes d’un beau vert tendre. Le bonheur était aussi dans ce pré. Et dans tous les prés où je suis allée, c’était la même chose : le bonheur était là. Mon amie Lili s’était trompée : le bonheur n’est pas dans le pré, il est dans tous les prés. Vite, il fallait que je rentre pour lui annoncer la nouvelle : les lunettes que le petit lapin tout blanc m’avait données étaient magiques, avec elles j’avais enfin pu trouver le bonheur et il était dans tous les prés. Mais …. Dans les forêts, alors ? Il n’y avait pas le bonheur ? Et dans les villes, les villages ? Sur les routes, les chemins ? Il était juste dans les prés ? Il fallait que je sache. Et pour ça, il n’y avait qu’un moyen : aller voir.
J’ai repris mon sac à dos et j’ai pris le chemin du retour pour vérifier. Je n’ai pas reconnu tout de suite la première forêt où je suis entrée. Je l’avais traversée en venant, mais maintenant, les arbres étaient majestueux et me saluaient, les oiseaux chantaient, des petits écureuils se sauvaient en sautant de branches en branches. Il y avait aussi des petites violettes, de jolies primevères et même des petits champignons blancs. Le bonheur était là aussi ! Et mieux encore ! Il était dans toutes les forêts que je retraversais. Quand j’ai retraversé le premier village, le facteur m’a salué de loin, des enfants sont passés devant moi en sautillant et en riant, un chien est venu à ma rencontre pour avoir une caresse. C’était ça aussi le bonheur. Quand j’ai approché de la première ville, je me posais des questions : comment trouver le bonheur là-bas ? J’ai eu un peu de mal, mais je l’ai réussi à le débusquer dans un parc : des enfants qui s’amusaient et riaient en courant après les papillons, une maman canard qui emmenait ses bébés canetons prendre leur bain dans le petit étang à côté de la balançoire où des enfants riaient aux éclats, une vieille dame qui donnait à manger aux pigeons, plus loin, un jeune homme qui se régalait en mangeant un croissant tout chaud. Et pas loin du parc, dans une rue bruyante, une pâtisserie devant laquelle je suis passée et qui avait dans sa vitrine plein de gâteaux : il y en avait au chocolat, aux fruits, avec des pépites de chocolat, avec de la crème, du caramel …. J’avais envie de tous les manger. Le bonheur était là aussi.
J’arrivais presque au bout de mon voyage de retour, j’étais fatiguée. Les sentiers poussiéreux étaient toujours aussi poussiéreux, mais …. A y regarder de plus près, ce n’était pas de la poussière ordinaire qui salit les chaussures : c’était de la poussière d’étoile. Je marchais dans de la poussière d’étoile ! Et la neige qui me faisait froid aux pieds, c’était en réalité des petits diamants. Plein de petits diamants !Et un jeudi après-midi, alors que je sortais du bois de la Martinière, j’ai aperçu ma maison de loin. J’étais enfin rentrée. En m’approchant j’ai vu que mon amie Lili m’attendait sur le pas de la porte.
Et un jeudi après-midi, alors que je sortais du bois de la Martinière, j’ai aperçu ma maison de loin. J’étais enfin rentrée. En m’approchant j’ai vu que mon amie Lili m’attendait sur le pas de la porte.
« Alors, raconte ! me lança-t-elle de loin. Tu as trouvé le bonheur ? »
A ce moment-là, je me suis aperçue de ce que j’avais fait, ou plutôt de ce que je n’avais pas fait : je n’avais même pas pris le temps de sortir mon appareil photo, ni même mon filet à papillons. Aucune photo, aucune image, rien. Alors, j’ai commencé à lui raconter : les fleurs, les papillons, les abeilles, les petits agneaux, les écureuils dans la forêt, la poussière d’étoile sur le chemin, le soleil, comment je m’étais mise à rire, à danser, et tout et tout.
« Tu vois, le bonheur est dans le pré, mais pas que. Il est partout ! ».
Pendant que je parlais, je voyais mon amie Lili me regarder fixement
« Mais c’est quoi, ces lunettes ? Tu ne portes pas de lunettes d’habitude ».
Je les avais complètement oubliées ! J’avais complètement oublié que je les avais toujours sur le nez.
« Ce sont des lunettes magiques ! Quand tu les mets, tu vois le bonheur» lui dis-je. Et je lui racontai ma rencontre avec le petit lapin blanc qui m’avait fait ce cadeau.
« Tu me les prêtes ?» J’ai hésité un moment : si je prêtais mes lunettes magiques à mon amie Lili, je ne verrai plus le bonheur pendant qu’elle les essaierait. Mais comme c’était mon amie, je lui ai prêtées bien volontiers. J’ai vite fermé les yeux : plutôt garder les yeux fermés que de ne plus voir le bonheur, je m’étais habituée à le voir partout autour de moi.
Et là, tout d’un coup, elle s’est mise à rire, à sautiller, à danser.
« Je le vois !!!! Il est magnifique ! Il est tout autour de nous. Tu as raison, Clara, le bonheur est partout ! »
En entendant les rires de mon amie Lili, notre amie Anna est arrivée, et elle aussi a voulu essayer les lunettes. Et elle aussi s’est mise à chanter, danser, rire, en voyant le bonheur.
« Ouvre tes yeux, Clara ! » C’était la voix de mon amie Lili.
« Ouvre les yeux ! Regarde ! On voit le bonheur même sans les lunettes ! »
Même sans les lunettes ? Qu’est-ce que c’était que cette histoire ?
« C’est vrai ce que dit Lili ! On voit le bonheur sans les lunettes » Cette fois-ci, c’était la voix de mon amie Anna.
Du coup, j’ai ouvert un œil, puis l’autre, prudemment …. Elles avaient raison ! Même sans les lunettes, je voyais toujours le bonheur. On s’est mise à danser toutes les trois en riant. J’ai alors compris que les lunettes magiques nous avaient appris à regarder autour de nous.
Du coup, le lendemain, Lili, Anna et moi, nous sommes passées dans toutes les maisons du village pour faire essayer les lunettes à tout le monde, même aux enfants et aux bébés. Et depuis, tous les habitants du village vivent dans le bonheur : ils rient, ils s’embrassent quand ils se croisent dans la rue, on entend toujours quelqu’un chanter, ils font la fête ensemble tous les dimanches, les enfants ne se disputent plus quand ils jouent. Même André le ronchon, comme on l’appelait, ne ronchonne plus.
C’est vrai : le bonheur est dans le pré, mais pas que. Il est partout quand on sait regarder autour de soi.
Et les lunettes magiques ? Elles sont rangées dans un tiroir de la commode de l’entrée. Je vous les prêterai si vous voulez.
Conte écrit par Agnès